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24 avril 2019

Quelques considérations sur l’Europe

Cathol.lu publie la version française intégrale de l’article « Verso le elezioni europee » de l’archevêque Jean-Claude Hollerich publié dans la revue « La Civiltà Cattolica »

Préambule

Les lignes qui suivent n’ont pas de prétention à présenter un mot final sur l’actualité européenne. Ce ne sont que des réflexions et des questions. L’auteur a le seul désir que les élections au Parlement Européen puissent être une chance d’une discussion sur l’Europe. L’Union Européenne a besoin d’avoir des discussions de principe quand les temps changent si rapidement, quand le processus de l’intégration européenne ne suscite plus les enthousiasmes de l’antan. Un pays membre veut quitter l’Union : voilà certainement un échec… un manque de dialogue franc et profond. Le lecteur avisé remarquera que l’auteur utilise parfois Europe et d’autres fois Union Européenne. Certes il ne faut pas mêler les deux concepts, mais dans notre thématique la plupart des remarques pertinentes pour les pays de l’Union Européenne valent également pour les pays de la grande Europe.

Cet article se comprend aussi comme une contribution à l’article 17 du Traité de l’Union Européenne qui est l’ouverture d’un dialogue entre les religions et les institutions de l’Union Européenne.

Introduction

Du 27 au 29 octobre 2017 le Saint-Siège et la COMECE ont organisé au Vatican la Conférence « Rethinking Europe » pour marquer le 60e anniversaire du Traité de Rome reconnaissant ainsi l’importance de ce traité dans l’histoire de la construction européenne.
Permettez-moi de présenter dans cette introduction deux autres dates qui sont d’une importance capitale.

Le 9 mai 1950 le ministre des affaires étrangères de la France Robert Schuman a proposé que la France et l’Allemagne mettent leur production d’acier et de charbon sus une Haute Autorité commune. En même temps Schuman invitait les autres pays européens à participer à ce projet commun. Le résultat en fut la CECA, la Communauté Européenne du charbon et de l’acier avec siège à Luxembourg qui comprenait outre la France et l’Allemagne, l’Italie et les pays du Benelux. Ce fut une tentative parmi d’autres de politiques communes en Europe, mais elle fut couronnée de succès parce que c’était un projet de paix qui prenait en considération des politiques très concrètes de l’industrie nécessaires à mener une guerre. Le plan Schuman était une réponse à un grand problème : le bassin minier de la Lorraine et du Luxembourg pouvait seulement être exploité de manière profitable si on pouvait utiliser le charbon de la Sarre. Depuis 1870 cela ne constituait pas de problème : la Lorraine était allemande et le Luxembourg était attaché économiquement au Reich. En 1918 la Lorraine retournait à la France et le Luxembourg était en union économique et monétaire avec la Belgique. La Sarre et son charbon restaient allemands, d’où la tentative d’un rattachement de la Sarre à la France. En 1945 la situation était pareille puisque la Sarre allait opter pour l’Allemagne. Les enjeux économiques auraient pu conduire vers une troisième guerre. Schuman, né à Luxembourg d’un père lorrain et d’une mère luxembourgeoise, comprenait bien ce problème. Son plan n’était rien d’autre que la collaboration économique et la cession d’une partie de la souveraineté seraient préférables à une confrontation économique qui pourrait d’après les leçons de l’histoire déboucher à de nouveaux conflits armés. En communisant le charbon et l’acier la guerre entre les six pays de la CECA était devenue une impossibilité. Aujourd’hui nous vivons de nouveau une période de confrontations économiques. De par son existence même l’Union Européenne rappelle aux grandes puissances qu’une politique de non-confrontation, de collaboration et de paix est possible. Une politique de la balance des pouvoirs est seulement possible s’il y a stabilité… donc en fait seulement possible avec des ajustements. L’Union Européenne a suivi l’exemple de Schuman, l’Europe s’engage pour un multilatéralisme, s’engage comme « soft power » pour des compromis internationaux, l’intégration européenne étant elle-même un jeu sans cesse de compromis. L’Europe est devenue en général un facteur de paix dans la politique mondiale.

Mais ce processus d’intégration européenne commencé par Schuman avait une faille, ce n’était que le processus d’intégration de l’Europe occidentale, alliée des États-Unis. Hélas, pour beaucoup de citoyens des pays membres l’Europe se limitait à l’ouest, les pays de l’Europe centrale et orientale étant perçus comme un monde obscur ou en étant tout simplement oubliés.

La chute du mur de Berlin et du rideau de fer montrait aux citoyens des pays membres qu’il y avait une autre Europe désormais libérée du joug soviétique.

Enfin le premier mai 2004 l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Slovaquie, la Slovénie, la République Tchèque et la Hongrie (+ Malte et Chypre) devenaient pays membres de l’Union Européenne, suivis le premier janvier 2007 de la Bulgarie et de la Roumanie. Un certain laps de temps avait été nécessaire pour que ces pays puissent avoir les capacités économiques pour une intégration. Le but de l’intégration était politique : pour donner stabilité à ces pays, pour les rattacher de manière durable au bloc occidental. L’expérience était celle d’un retour de ces pays dans une Europe libre et l’Union méritait pour la première fois l’adjectif « européen ».

Hélas, cet élargissement n’avait pas compté sur l’histoire et les mentalités des peuples. Le volet économique était dominant et il n’y avait pas de place pour un dialogue des mentalités. Ainsi pas mal d’habitants de ces pays sentent qu’ils ont fait partie d’une intégration vers l’Europe occidentale et non pas d’une intégration vraiment pan-européenne.

Quelques exemples pour illustrer cette thèse : l’Europe occidentale s’est habituée graduellement à une migration du monde musulman, les Turcs en Allemagne, les habitants du Maghreb en France. En Europe centrale par contre dans la mémoire culturelle collective les Turcs sont restés les envahisseurs, une menace pour la liberté et l’indépendance. Un vrai dialogue entre ces positions n’a pas eu lieu.

Un autre débat qui n’a pas eu lieu est le débat sur le rôle des peuples dans la construction européenne : l’État-Nation contre l’état du (des) peuple(s). Les pays de l’Europe centrale partageaient plutôt le concept allemand de peuple contre le concept français de nation. En Europe occidentale l’État-Peuple évoque le temps des nationalismes européens qui ont conduit à la catastrophe des deux guerres mondiales. En Europe centrale le concept de peuple était un garant pour la liberté et l’indépendance, les connotations de ce concept sont positives.

L’élargissement de 2004 était une chance manquée pour l’intégration européenne. Le dialogue des narratifs différents ne s’est pas fait, Les pays de l’Europe occidentale ont trop naïvement interprété l’écroulement de l’empire soviétique comme un triomphe du capitalisme et du libéralisme. Les pays d’Europe occidentale et centrale devraient entamer un dialogue des peuples pour que l’Union Européenne puisse rester un garant de stabilité et de paix dans le monde.

L’union Européenne reste pourtant un projet pour la paix ! Le processus de l’intégration européenne n’a pas manqué à ces promesses. L’intégration économique dans le marché commun n’était pas seulement un moteur de développement économique, mais a aussi donné un sentiment de bien-être aux citoyens de l’Europe.

Les peurs

Le début du XXIe siècle sera propice pour l’histoire des mentalités. Les peurs en l’Europe de nos jours sont multiples, et bien mélangées, ces peurs mènent avec la montée des populismes à une déstabilisation de nos démocraties et à un affaiblissement de l’Union Européenne.

De nos jours ce sentiment de bien-être semble avoir disparu et semble avoir donné naissance à des peurs multiples qui réclament une identité européenne chrétienne tout en se déclinant dans des désirs politiques qui sont pourtant en opposition fondamentale avec une vue chrétienne basée sur l’Évangile.

C’est étrange de constater l’augmentation des peurs au même moment du déclin de la pratique dominicale. L’homme tourné vers Dieu, l’homme qui tire son sens et son bonheur du rapport avec le Dieu tout autre, l’homme dont la rencontre avec le Christ mène à une rencontre de femmes et d’hommes dans une fraternité universelle fait place à l’homme qui tire son sens de ses consommations, à l’homme qui se voit vidé de tout contenu, isolé et a peur de perdre l’avenir.

L’angoisse se définit comme une peur sans objet concret. Cette angoisse humaine, analysée par la philosophie de Sartre, déstabilise l’homme. En fait, la multiplicité de peurs vagues mènent à une telle angoisse. Certaines politiques populistes en profitent et nomment des objets à ces peurs qui alors peuvent se transformer en agressivité. Pour enlever nos peurs on nous présente des ennemis : les migrants, l’islam, les juifs etc. Quel jeu infâme avec nos peurs !

Les politiques doivent prendre les peurs en considération. Les peurs glorifient souvent le passé et freinent les dynamiques qui tournent vers l’avenir. Si des politiques sensées ne prennent pas compte des peurs des hommes en Europe, ceux-ci tomberont en proie à des populismes exaltant ces peurs pour se présenter comme sauveur.

L’ordre

L’ordre est capital pour la stabilité de la personne humaine. Même les personnes à la vie désordonnée ont besoin d’un cadre ordonné pour vivre leur désordre. Ce cadre ordonné semble manquer de plus en plus à l’homme en Europe. Ainsi le cadre familial fait de plus en plus défaut. Des familles recomposées, des familles composées d’individus sans lien profond n’assurent plus l’ordre de la vie. De plus en plus de jeunes ne connaissent plus l’ordre du repas familial… chacun mange à sa faim, quand il en ressent le besoin. La disparition des repas familiaux enlève le cadre temporel par lequel la famille devenait un élément d’ordre dans notre vie. Ce cadre était aussi un cadre qui exprime l’acceptation de la personne humaine, un cadre d’amour qui permet que la personne humaine se développe et fleurisse.

Ce manque d’ordre se reflète aussi sur le niveau politique international. Le multilatéralisme se voit affaibli et des États nations veulent s’affirmer … l’État-personne devient faible et l’État-individu s’affirme. L’État-personne se mouvait dans la communauté des États tandis que l’État-individu ne songe qu’à s’affirmer dans un nouvel égoïsme étatique.
Les anciennes alliances comme celles entre les États européens et les États-Unis s’affaiblissent au même moment que d’autres puissances comme la Chine ou la Russie s’affermissent.

L’intégration européenne était à son départ une promesse d’un ordre nouveau, d’un ordre de paix. Pour le citoyen européen d’aujourd’hui l’Union n’a plus rien d’une promesse. Pour beaucoup de jeunes d’aujourd’hui le concept d’ordre dépend de l’ordre dans leur vie individuelle qui se reflète plus dans l’imaginaire que dans le réel. La volonté régulatrice de l’Union Européenne les dérange et ils ne se rendent pas compte que leur ordre de rêve est dirigé par les politiques du réel. Ce nouvel ordre de l’imaginaire est le plus grand risque pour une démocratie, pour un citoyen engagé pour la paix, la justice et l’environnement.

Les migrations

Les migrations font aujourd’hui peur en Europe, elles semblent déranger l’ordre dans l’intérieur des pays européens. L’immigrant qui lors du miracle économique était le bienvenu et qui portait garantie du bien-être économique, est devenu un étranger. L’étranger qui de par sa différence religieuse et culturelle, semble une menace pour notre petit monde. Les émotions négatives font rage … l’autre n’est plus considéré comme une chance de rencontre, mais comme celui qui nous fait perdre notre identité. En effet, il y a dans beaucoup de cités européennes des exemples négatifs, des quartiers turcs ou arabes où la population autochtone ne se sent plus chez elle. Mais est-ce la faute des migrants ou n’est-ce pas plutôt un manque des politiques d’intégration ? N’est-ce pas plutôt une politique purement matérialiste, centrée sur le fait économique qui est à l’origine de ces cloisonnements ? Mais ne jugeons pas à la légère, il y a toujours une rencontre. Dans les mines de charbon, dans les industries lourdes en Europe, l’étranger était toujours vu comme un copain, comme co-travailleur. Beaucoup d’amitiés se sont liées, beaucoup de mariages montrent que la différence de culture et de religion ne mène pas nécessairement à l’exclusion. Le monde ouvrier était ouvert au partage et reflétait ainsi une attitude profondément chrétienne. Le syndicalisme était ainsi souvent plus universel que nos Églises… qui après Vatican II se sont mutées en direction d’Églises nationales. La majorité des Églises en Europe ont des conférences épiscopales purement nationales. Certes cette organisation permet aux évêques de s’occuper des problèmes réels de leur Église. Mais une telle organisation aide aussi à cimenter l’État-nation dans l’imaginaire catholique et nous fait perdre une partie de notre vocation universelle. L’universalité du latin a fait place aux langues nationales, mais la liturgie dans les langues nationales a oublié les valeurs d’ouverture et de dialogue du Concile Vatican II. Cet argument du vernaculaire peut étonner l’un ou l’autre lecteur, mais dans une Église comme celle du Luxembourg qui compte parmi les fidèles un grand nombre de catholiques issus de l’immigration, le problème des langues en liturgie est réel et dans une société avec des mondes cloisonnés nous suivons avec des Églises cloisonnées. Certes il y a des mouvements plus prophétiques en Europe ; hélas, souvent l’Église y est plutôt frein que moteur.

Le manque de renouvellement du Concile Vatican II, un catholicisme centré sur le rituel, est peut-être aussi l’explication pourquoi les populismes attirent aussi un certain nombre de catholiques pratiquants. Le rituel est un élément d’ordre dans la vie quotidienne ; le rituel et l’ordre considérés ensemble fonctionnent comme un lieu avec un passé imagé qui prétend souvent représenter l’« Occident chrétien ».

Pour sortir de cette impasse nous devons nous défaire de toute autoréférence ecclésiale … nous sommes invités par notre Pape à vivre l’Évangile aujourd’hui, dans la rencontre avec l’autre, avec l’immigré.

La politique ne permet pas d’accepter une immigration sauvage, incontrôlée. Notre humanité et notre conscience chrétienne nous demandent le respect voire l’amour de cet autre prochain. L’Europe restera catholique si nous savons vivre cette rencontre avec les migrants. L’accueil des réfugiés et des migrants n’est pas une option à discuter pour les chrétiens. Il s’agit d’un agir chrétien qui découle de l’Évangile.

Le drame des réfugiés et des migrants en Méditerranée est une honte pour l’Europe. La Méditerranée qui de par sa situation géographique est comme une Mer intérieure qui relie l’Europe, l’Asie et l’Afrique est devenue un mur de séparation composé d’eau. Cette mer devient un cimetière de masse. Quelle dureté de cœur d’accepter la mort de nos frères et sœurs plutôt que de partager un tout petit peu de notre bien-être.

La migration ne se produit pas par goût d’aventure ou de profit. C’est le manque de paix et de stabilité qui pousse les migrants dans nos pays, c’est le manque d’espoir et de dignité humaine qui les font croiser la Méditerranée.

Par le fait de venir dans nos pays le migrant devient notre prochain. L’amour du prochain nous demande de penser la migration à travers les yeux des migrants, des yeux qui révèlent leur peur, leur inquiétude, leur faim, leur désir de sécurité et leur désir de stabilité économique. Beaucoup ne veulent pas quitter leur pays, mais sont emmenés à le faire par pure nécessité. Les migrants ont aussi le droit de rester chez eux, de pouvoir mener une vie digne dans leur pays, avec leur famille.

L’amour du prochain traduit en politique nous mène d’une part vers l’accueil des migrants et demande des investissements réels pour que les pays d’Afrique puissent avoir un développement durable. N’oublions pas que après la Guerre Mondiale les européens ont reçu de l’aide des États-Unis qi a permis aux économies européennes à se redresser. N’est-ce pas maintenant le tour des européens à faire la même chose pour l’Afrique en commençant à œuvrer pour des structures économiques équitables sans corruption ?

L’Union Européenne se fait sienne les valeurs de solidarité. Elle fait sien le haut but du bien commun. Ces valeurs européennes traduites en politique nous mènent à un accueil des migrants et des réfugiés et poussent vers des mesures économiques qui puissent garantir un avenir aux régions oubliées et en crise. L’avenir de l’Église en Europe est lié au fait de pouvoir vivre l’Évangile dans l’accueil des migrants.

L’identité

L’homme européen qui a perdu ses liens familiaux, qui ne se définit plus comme personne mais comme individuel, a perdu son identité. Car l’identité est bien différente d’un passeport que nous pouvons nous mettre en poche, l’identité vraie se construit dans le dialogue permanent de notre vie, dialogue avec Dieu et dialogue avec les hommes.

L’Europe en perte de son identité se construit des identitarismes, des populismes de droite où la nation n’est plus vécue comme communauté politique, mais où elle devient un fantôme du passé … un spectre qui traîne derrière elle les victimes des guerres dues aux nationalismes de l’histoire. Les populismes veulent chasser les problèmes réels en organisant des danses autour d’un veau d’or. Les populismes construisent une fausse identité en dénonçant des ennemis qui eux sont pointés coupables de tous les maux de la société, par exemple les migrants ou l’Union Européenne. Les populismes lient les individus non pas en communautés, où l’autre est un vis-à-vis, un partenaire en dialogue et en action, mais en groupes qui répètent les mêmes slogans, qui créent de nouvelles uniformités qui sont comme l’anti-chambre des totalitarismes.

Un catholicisme auto-référentiel avec des vues conservatrices et axé sur la tradition, est en danger de voir émerger des points communs avec cette négation du réel et risque de créer des dynamiques qui à la fin dévoreront ce catholicisme même. Steve Bannon et Aleksandr Dugin sont les prêtres de ces populismes qui conjurent une fausse réalité pseudo-religieuse et pseudo-mystique qui nie le centre de la théologie occidentale qu’est l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Car l’amour ne peut exister sans liberté et la liberté est la condition de toute interaction humaine, est la condition mêmede l’agir et de la responsabilité politique. Sans liberté notre foi n’existe pas …. réveillons plutôt dans nos citoyens le sens de la liberté, de la responsabilité et de la solidarité. Donnons priorité à une foi vivante, qui est relation, une foi qui n’a pas besoin de sacrifier sur les autels de Baal.

Mais ne nous trompons pas, dans un monde qui est en recherche de communauté, l’identité est importante. Il faut respecter toutes les identités, mais en même temps il faut tout faire pour que ces identités ne soient pas fermées, mais ouvertes, et deviennent des identités en dialogue. Ce serait méconnaître les temps présents sans donner valeur à nos identités, à nos identités qui nous disent que nous faisons partie d’un peuple.

Le peuple

Le respect du peuple est l’antidote contre les populismes. L’Europe est constituée de peuples différents avec des cultures différentes qui forment la civilisation européenne. Le peuple n’est pas une identité mythique fixé par des gènes ancestraux, c’est plutôt une communauté de personnes qui partagent cette même culture et sont appelées ensemble à œuvrer pour le bien commun. Comme le Saint Père écrivait en 2010 : « Non serve un progetto di pochi et per pochi, di una memoranza illuminata o di testimoni, che si appropria dé un senso collettivo. Si tratta di un accordo sul vivere insieme. È la volontà espressa di voler essere popolo – nazione nel contemporano ». Ces paroles écrites de l’archevêque de Buenos Aires après les élections du 4 mars 2010 gardent aujourd’hui toute leur actualité. Il ne s’agit pas du rejet des élites des populismes européens, mais il s’agit néanmoins d’une critique des élites qui ont perdu le sens du peuple comme les philosophes e les princes du temps des Lumières. Il ne s’agit pas de gouverner le peuple malgré lui, ce peuple qui ne comprendrait rien aux lois économiques et géo-stratégiques. Les gouvernants sont appelés à être du peuple, de servir le peuple non pas d’en haut dans une structure pyramidale, mais de le servir de l’intérieur du peuple même. Le peuple n’est pas une masse anonyme qui cherche à être dominée. Le peuple est composé de personnes bien différentes avec leur propre expérience humaine qui les rend uniques, qui sont les sujets des Droits de l’Homme. C’est ce respect profond des Droits de l’Homme qui séparent les sectes et les religions, les totalitarismes et les démocraties.

La démocratie

Les formes de gouvernement démocratique sont la meilleure sauvegarde des droits de l’Homme. Mais les changements culturels n’épargnent pas nos démocraties parlementaires en Europe. Les citoyens européens ressentent un malaise croissant devant les multinationales et les pouvoirs financiers. La crise des banques en Europe, l’enrichissement d’une élite bancaire semblent montrer une connivence entre les pouvoirs économiques et les élites démocratiques. Est-ce que nos démocraties ne se sont-elles pas changées en ploutocraties ?

Un Robert Schuman, le Père de l’intégration européenne, n’avait rien de spécialement charismatique. Or pour être élu aujourd’hui il faut un rayonnement médiatique. Les textes complexes gardent leur mystère pour nombre de jeunes électeurs. Ce sont les médias, les petits clips sur les moyens de communication, sur internet qui rapportent des votes. Le vote en Europe était largement tributaire à une nette séparation entre droite et gauche. Les droites et les gauches classiques ne présentent pas beaucoup de différences dans nos démocraties européennes d’aujourd’hui. Ceux qui cherchent une différence de politique plus nette se tournent vers les droites et les gauches plus extrêmes qui souvent se complaisent dans des populismes simplistes.

L’internet joue un rôle de plus en plus important dans les campagnes électorales, un internet qui souvent permet de garder l’anonymat, un internet où l’utilisateur ne comprend plus s’il a affaire avec des personnes réelles ou des algorithmes. Mais même si nous faisons une interprétation des plus favorables, la démocratie garde certains malaises avec l’internet. Les utilisateurs ont tendance à se rassembler avec ceux qui partagent leur propre opinion. Par force de voir les mêmes arguments se répéter, les utilisateurs-électeurs ont une tendance de se radicaliser. L’échange sur l’internet ne se prête non plus à des échanges complexes …. les textes partagés sont courts et ne permettent pas beaucoup de distinctions.

Ce serait quand-même faux de démoniser l’internet. La démocratie post-moderne ne saura fonctionner sans ce moyen de communication. Certainement il nous faut une certaine censure pour éliminer tous les discours de haine, pour éliminer les offenses et les abus. Certainement il nous faut aussi créer des espaces sur internet qui puissent favoriser les débats démocratiques. Finalement il nous faut une nouvelle éducation dans les écoles qui permette aux enfants et aux jeunes non seulement d’être des utilisateurs plus compétents, mais qui leur permette de prendre distance par rapport à ce moyen de communication pour ne pas en devenir un esclave mais un vrai utilisateur, qui sache se servir de cet outil avec un esprit critique pour savoir distinguer informations et « fake news », pour savoir digérer le contenu visualisé. En fait il s’agit de se défaire de nos attitudes consuméristes qui se sont introduites dans notre manière de percevoir la réalité voire la réalité virtuelle. La mentalité consumériste a caché notre mission, notre devoir dans la sphère politique : œuvrer pour le bien commun, qui est plus que mon propre bien, qui est plus que le bien de ma communauté politique et qui s’ouvre sur l’universel.

Le social

Les démocraties en Europe ont besoin de sociétés stables. Une société est stable si chacun peut avoir un travail rémunéré qui lui permette de nourrir sa famille. Beaucoup de citoyens européens ont l’impression que l’économie et la finance sont plus intéressées de créer du profit que de créer des postes d’emplois. Le taux de chômage des jeunes en Europe est énorme dans certains pays. Les populismes profitent du chômage en cachant les vraies causes et en présentant le migrant comme coupable. Le plan Juncker de l’Union Européenne tâche de remédier aux lacunes nationales pour la création d’emplois. Hélas, on n’en parle pas assez souvent et alors l’Union Européenne est vue comme de connivence avec l’élite de Davos qui ne comprend plus le monde des jeunes chômeurs. Le travail devient de plus en plus spécialisé… et les ouvriers non qualifiés deviennent facilement des chômeurs à long terme. Les chômeurs qualifiés quittent souvent leur pays pour trouver un emploi dans un autre pays européen. Ils parlent souvent plusieurs langues et ont souvent déjà fait une expérience européenne avec des programmes ERASMUS. Ils ont une vue positive de l’intégration européenne. On comprend ainsi que bon nombre de jeunes qui ont une éducation avancée se sont positionnés contre le BREXIT. Mais le chômeur non qualifié se voit isolé dans son pays. Il s’aperçoit que le migrant qualifié a plus de chances sur le marché du travail que lui-même. Il n’a aucun espoir d’améliorer sa situation. Sa vie se vide de sens.

Mais les jeunes ont d’autres peurs quant à leur travail. Quel sera l’effet de la digitalisation sur le monde du travail ? Les promesses des patrons que la digitalisation créera plus de travail qu’elle n’enlèvera, sont-elles porteuses d’avenir ? Et quels seront ces nouveaux postes de travail ? Et qui en profitera ?

Déjà avec le système social actuel la situation économique de beaucoup de jeunes est précaire et ne permet pas toujours la fondation d’une famille. Mais les systèmes sociaux tiendront-ils dans l’avenir ? N’assistons-nous pas à une réduction graduelle des avantages sociaux ? Est-ce que ces jeunes d’aujourd’hui ne seront-ils pas les pauvres de demain ? Le malaise est profond dans beaucoup de pays de l’Union Européenne. La peur d’une dégradation sociale est réelle. Si l’Union ne réussit pas à montrer aux jeunes que leur avenir lui est cher, ces jeunes deviendront la proie des populismes.

L’environnement

Les jeunes ont peur pour leur avenir dans un environnement qui se dégrade. Ils ne comprennent pas les politiques de conférences internationales où tous les pays se posent des buts concrets, mais où les politiques nationales par paresse, par souci des économies nationales, sont loin de réaliser les buts souscrits. Les jeunes descendent dans les rues pour manifester en faveur de politiques environnementales et climatiques et ils ont bien raison ! Car la solidarité est par nature intergénérationnelle. Et c’est le triste constat de voir qu’une génération matérialiste et consumériste d’adultes ne se soucie plus de l’avenir de leurs enfants.

Les solutions des problèmes les plus importants de notre planète sont retardées et la voix des pauvres crie pour une justice climatique. Heureusement que les jeunes gardent un idéalisme, gardent un sens aigu de la justice qui pourra changer le monde.

L’Église avec l’encyclique « Laudato si » se range délibérément du côté des jeunes et ouvre la possibilité de garder l’espoir et d’œuvrer pour que cet espoir puisse devenir concret. Le Mouvement catholique climatique mondial en est un bel exemple.

Pour des politiques de l’espoir

Beaucoup de jeunes, de défavorisés dans le processus de mondialisation perdent espoir. Bien souvent la religion est absente dans leur vie et cette absence mène à un manque total de sens.

La politique européenne doit remettre l’homme avec ses aspirations, avec ses espoirs au centre de l’agir politique. L’intégration européenne doit montrer à nouveau qu’elle est en faveur de l’homme et qu’elle tâche de préserver la paix dans un monde plus dangereux que jamais.

Le défi écologique est peut-être une chance pour l’Europe, car les problèmes idéologiques sont reliés aux grands problèmes de justice. L’Europe doit réapprendre les rêves de ses jeunes, non pas des rêves irréalisables, mais des rêves qui se transforment en action politique.

Pour cela l’Europe a besoin de travailler à ses fondements. L’appel est toujours là pour réaliser une Europe qui tient compte de ses différences, des différences qui sont un vrai enrichissement. La réconciliation entre Europe occidentale et centrale reste à faire. Le dialogue entre européens pourrait mener à une nouvelle liberté.

Profitons des élections pour le Parlement européen pour construire de nouvelles fondations pour l’Europe. Car l’Union Européenne est en faveur de l’homme européen et est un facteur de paix dans le monde.

Pour l’Église il s’agit d’accompagner ces rêves et ces espoirs. C’est une chance de sortir de son cloisonnement, de son auto-référentialité. C’est une chance pour nous apercevoir que l’Église n’existe pas pour être servie, mais pour servir. Enfin cet engagement est une chance pour la Nouvelle Évangélisation. N’oublions pas : nous pourrons seulement rencontrer Dieu dans le réel.

+ Jean-Claude Hollerich sj
Archevêque de Luxembourg
Président de la COMECE

Lien vers l’article (version italienne) publié le 20 avril dans « La Civiltà Cattolica »

Jean-Claude HOLLERICH
jean-claude.hollerich cathol.lu
 
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