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Année C  
13 février 2016

Quarante jours, quarante nuits (Luc 4,1-13)

Lecture du 1er dimanche de Carême selon l’approche de la rhétorique sémitique de Roland Meynet

Les quarante jours du Carême proposés par l’Église jusqu’à la fête de Pâques, événement central du christianisme, sont un temps de conversion pour tous les chrétiens et l’occasion privilégiée de réactualiser les réalités fondamentales de la foi. L’évangile de ce dimanche récapitule en une scène haute en couleur les sollicitations qui ont accompagné Jésus toute sa vie. Dans ce récit les évangélistes mettent en évidence l’enjeu de toute la geste du Christ : va-t-il céder à la perspective d’un messianisme de puissance, de prestige ? Va-t-il se laisser griser par l’enthousiasme populaire provoqué par les signes qu’il produit ? Pendant les quarante jours au désert Jésus a subi trois tentations : le diable l’invite à se nourrir lui-même, il lui propose de lui donner la seigneurie universelle, il lui suggère d’accomplir un acte spectaculaire en se jetant dans le vide. Ce sont là des images des trois grandes tentations de toute la vie de Jésus, du début à la fin : l’avoir, le pouvoir, la gloire. Les tentations surmontées par Jésus sont aussi celles que tout disciple doit affronter.

En ce temps-là, après son baptême, Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et quand ce temps fut écoulé, il eut faim. Le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : l’homme ne vit pas seulement de pain. » (4,1-4)

La lutte s’engage en Jésus entre « l’Esprit Saint » (4,1) qui l’habite et « le diable » (4,2) qui l’assaille. Le diable, qui est le Diviseur, (en grec, Diabolos) va tenter par tous les moyens, de s’interposer entre Jésus et le Saint Esprit de Dieu, de les désunir. Dans la triple scène des tentations, Jésus ne dit rien d’autre que la parole de Dieu ; il n’y ajoute rien, sinon « Il est écrit » (4,4.8) ou « Il est dit » (4,12) pour introduire ses citations. À aucun moment Jésus n’entre en discussion avec le tentateur ; ses trois réponses sont exclusivement des citations de l’Écriture. En cela Jésus se révèle comme le Fils de Dieu, puisqu’il ne fait rien d’autre que reprendre, en les faisant siens, les mots mêmes de son Père. Cette parole de Dieu est opposée par Jésus aux mots du tentateur (4,3.6-7). « Menteur et père du mensonge » (Jn 8,44) le diable, contrefaisant Jésus, ira jusqu’à tenter de retourner l’Écriture contre lui (4,10-11). Mais Jésus démasquera le subterfuge : l’Écriture n’est pas une chose morte que l’on peut détourner de son sens à sa guise ; elle est une Parole vivante, quelque chose qui « est dit » (4,12), qui débusque le tentateur.

Première tentation : quand Jésus commença à souffrir de la faim, le diable lui dit alors : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. » (4,3-4)

Pour échapper à la faim, le diable suggère à Jésus de transformer la pierre en pain. Jésus recadre le besoin vital en rappelant que l’homme ne vit pas que de pain (Dt 8,3). La nourriture, l’argent, la richesse, ne sont pas des choses que l’on prend, comme Adam et Ève ont pris de l’arbre ; c’est la vie que l’on reçoit et que l’on partage avec les autres. Jésus cite l’Écriture qui dit : « L’homme ne vit pas seulement de pain », et nous pouvons compléter la phrase du Deutéronome : « mais il vit de ce qui sort de la bouche de Dieu ». (Dt 8,3), c’est-à-dire grâce à l’obéissance à ses commandements. Jésus ne met pas en avant sa propre parole, mais la volonté divine qui le précède et fonde son existence. Quand le tentateur interpelle Jésus en lui disant « Si tu es le Fils de Dieu, prouve-le », il reçoit pour toute réponse : « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas….Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre » (Jn 4,32-34).

Deuxième tentation et deuxième réponse de Jésus : alors le diable l’emmena plus haut et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. » (4,5-8)

Le tentateur se vante de disposer du pouvoir sur le monde et le propose à Jésus, pour qu’il soit le messie temporel attendu par ses contemporains. Jésus réserve l’adoration à Dieu seul. Il répond « Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte ». Jésus cite le texte le plus connu de tout l’Ancien Testament, puisqu’il est la suite du fameux « Shema Israël », la profession de foi juive. Le tentateur pervertit la parole de Dieu quand il dit : commence par te prosterner, puis je te donnerai (il promet ce qui ne lui appartient pas). Dieu au contraire commence par donner, et seulement après il dit : n’oublie pas que je t’ai donné, alors fais-moi confiance pour la suite. Le texte du Deutéronome dit : « Quand le Seigneur ton Dieu t’aura fait entrer dans le pays qu’il a juré à tes pères Abraham, Isaac et Jacob, de te donner….. . Garde-toi d’oublier le Seigneur ton Dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. C’est le Seigneur ton Dieu que tu craindras, c’est lui que tu serviras. » (Dt 6,10-13)

Troisième tentation. Puis le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leur mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui fit cette réponse : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » (Dt 6,16) Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé. (4, 9-13)

À la tentation du prodige religieux et au rêve d’échapper à la mort, appuyé sur le psaume 91,11-12, Jésus oppose une citation de l’Ecriture Dt 6,16. Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu, c’est-à-dire tu n’exigeras pas de Dieu des preuves de sa présence et de sa protection. La dernière tentation est la plus pernicieuse. Le diable suggère à Jésus de se tourner vers la puissance de Dieu (4,10-11). Il cite le psaume 91 : mais il choisit seulement les phrases qui parlent de l’agir de Dieu, laissant systématiquement de côté celles qui décrivent la totale confiance de l’homme en Dieu. Dieu sauvera Jésus parce qu’il a remis son propre salut entre ses mains. Se jeter du haut du temple serait dicter à Dieu la façon dont il devrait sauver ; ce serait lui imposer sa propre volonté. Tout au long de la triple tentation Jésus cite fidèlement les Écritures de son peuple, sans y rien ajouter. Opposant aux mensonges du diable la parole de Dieu, Jésus reconnaît que c’est elle qui le fait vivre. (4, 1-13) Jésus se remet au Père et choisit de n’adorer que lui seul. Avec des pierres, Jésus ne fera pas de pain, mais il fera du pain avec sa propre chair : la Pâque est déjà présente dans ses réponses aux tentations. Pour triompher des tentations, nous sommes invités comme le dit saint Paul à affirmer que Jésus est le Seigneur et croire que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts. (deuxième lecture). C’est la condition requise pour être sauvé, c’est-à-dire vivre la vie nouvelle qui jaillit précisément de la victoire du Christ mort et ressuscité.

Source : Roland Meynet, L’Évangile de Luc, éditions Lethielleux, 2005, ISBN 2-283-61239-X.

Roland Meynet est professeur émérite de théologie biblique de l’Université Grégorienne à Rome, auteur de plusieurs ouvrages et e.a. directeur de la revue Gregorianum.

Charlotte LANGEHEGERMANN
 
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